CONFUSION, NIHILISME, CHAOS

UN ESSAI PAR MATHIAS CLIVAZ

1 – la confusion

« C’est sale ici », nous dit Gloria. J’entends Romain, à nos côtés, sourire de la remarque. Le sourire d’un gars convaincu que si l’on veut parvenir à ce que des individus s’autogèrent, il faut laisser exister ce désordre jusqu’à ce qu’ils s’en saisissent. Existe-t-il une pédagogie de l’anarchisme ? Dans un contexte de migration entre l’Afrique et l’Europe, lorsque « guider » hérite de toute l’histoire moderne, raciste et coloniale, on hésite à utiliser ce mot.

Gloria est venue avec ses deux jeunes enfants aujourd’hui, et elle ne veut pas les laisser jouer par terre. Personne ne lui donne tort. Nous nous trouvons dans l’espace cuisine, au rez-inférieur de la partie habitable d’une usine Heineken désaffectée, à Renens, en Suisse. Depuis un mois environ, y vivent des gens venus du Nigéria, de Gambie, du Mali, du Sénégal et d’ailleurs, ainsi qu’une douzaine de Suisses par intermittence. « Nous », collectif formé de tous ceux-là, avons obtenu cette habitation suite à plusieurs mois d’occupations et d’expulsions. L’ancienne usine Heineken, nous l’habitons désormais légalement, après que l’Etat soit venu en sous-main négocier une convention de prêt à usage entre nous et le propriétaire des lieux, l’entreprise de transports publics de l’agglomération, dont l’Etat et les communes concernées sont les principaux actionnaires. Nous y sommes, 150 personnes, presque uniquement des hommes, dans une évidente surpopulation qui met l’intimité de chacun à rude épreuve. Ils n’ont pas de permis de séjour et la plupart d’entre eux voient leur « cas » tomber sous le coup des accords Dublin. Ils ont à souffrir de ne pas pouvoir être employés, des interrogatoires de police, du regard des gens : 150. Et ce en dépit de notre contrat, qui ne légitime que 70 personnes en ces lieux, mais ce nombre excédé par une impossibilité tantôt éthique, tantôt de cœur, de laisser dormir des gens dehors. S’il y avait plus de place, il y aurait plus de monde.

Gloria est aujourd’hui la seule femme sur les lieux. Elle n’habite pas ici, elle est venue voir comment se débrouillent ses compatriotes, si elle peut être utile. Elle aimerait mettre sur pied un petit commerce, de la nourriture qu’elle préparerait et qu’elle pourrait vendre aux habitants de l’usine. Romain et moi, un peu réticents, parce qu’aimant l’idée que tout le monde mette la main à la pâte, mais enthousiasmés de rencontrer quelqu’un qui veut faire quelque chose. Nous échangeons en français — elle le parle parfaitement, ayant suivi une école privée au Nigéria —, et nous sommes là à tenter de décrypter la situation, à parler des relations parfois conflictuelles entre les habitants ; quand bientôt des gars arrivent avec des casseroles et nous sommes tous invités à manger.

Après le repas, Romain doit filer. Nous continuons de discuter des conditions de vie de l’usine avec Gloria, de ce qu’on pourrait faire pour améliorer les choses. Entre les différents groupes ethniques, les six ou sept langues parlées, les différents intérêts en jeu, la situation est difficile à tenir et nous ne sommes pas à l’abri d’une bagarre qui pourrait dégénérer et remettre en question l’existence de cette maison. Gloria me dit qu’elle pourrait nous trouver un gardien, un « ancien » que les hommes respecteraient. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais elle sera contestée à coup sûr au sein du collectif. En déléguant un ancien pour assurer l’ordre dans la maison, le risque c’est d’encore une fois mettre les gens en position d’assistés, de les réinscrire dans un ordre vertical, au lieu de tenter d’aménager un vivre-ensemble où chacun aurait sa part de responsabilité et de risque.

Et nous discutons. Quand soudain Gloria me pose cette question : c’est vrai que la Suisse est le deuxième pays du monde avec le plus haut taux de suicide ? Pourquoi ça ? — Je lui demande ce qu’elle en pense. Elle me dit : les gens sont peut-être seuls, mais qu’elle ne comprend pas.

Qu’est-ce que les gens font avec leur argent ici ? Je réponds : ils améliorent leurs conditions de vie matérielle, ils voyagent, ils contractent des assurances pour leur vieillesse et leurs maladies. — Elle saisit mon impuissance à lui faire entendre les causes du problème.

Que faire de cette incompréhension, et comment vivre, dans cette société qui d’un côté se protège de dangers invisibles, et de l’autre crée les conditions d’autant de suicides ?

 

2 – le nihilisme

Pourquoi. Je sais que certains répondent en disant : « manque de repères », « confusion et crise des valeurs », « nihilisme ». Que d’autres auront une réponse plus modeste, parleront de leur expérience, de leur souffrance. J’aurais aimé poursuivre la discussion avec Gloria. Non seulement pour savoir ce qu’elle en pense, mais pour être avec elle dans cet échange. Je ne l’ai plus revue à l’usine depuis ce jour. Son mari par contre, un homme grand et d’une gentillesse extraordinaire, est là presque quotidiennement, avec des grandes marmites dont il assure le service tout au long de la journée. Mais je souligne que je ne l’ai plus revue, elle, tant cela marque un tournant.

Parce que cette discussion interrompue fait signe maintenant vers une autre rupture : des événements de nature violente et dont je ne veux parler ici que par ellipse. Entre fin octobre 2015, quand je commençais l’écriture de ce texte pour Hysteria — avec en tête le thème du numéro à paraître, « confusion », tout juste deux semaines après notre emménagement légal dans les locaux de l’usine Heineken — et le moment où j’y ai pour la première fois mis un point final, à la fin décembre, des événements se sont produits qui m’ont plusieurs fois fait penser à en abandonner la rédaction. D’une part parce qu’à parler de ce qui s’est passé j’aurais impliqué la vie d’autres que moi — une forme d’autocensure donc, dans un contexte qui mériterait à lui seul un traitement approfondi et prudent —, mais aussi parce que, à plusieurs reprises, cela m’a semblé excéder mes forces.

Sans doute, c’est le sort de tout texte écrit dans l’urgence de se trouver pris de court par les événements. Refaire surface à travers la confusion d’une nouvelle donne prend du temps. On ne l’a pas toujours, ce temps. Rien ne s’arrête, et il est nécessaire de composer avec les cartes et les manières de jouer de nombreux autres joueurs, qu’il s’agisse des personnes en migration, d’individus issus du milieu alternatif suisse, des forces de police locales, des politiciens de tous bords, des particuliers venus occasionnellement donner un coup de main, des journalistes, bref, autant de gens dont les parcours de vie diffèrent et leur font peser différemment les pour et les contre de chacune de leurs prises de décision. La conscience de toute cette activité décisionnelle exacerbe la vigilance. Ce qu’on savait, on en fait désormais l’épreuve : que sans ces contextes, ces parcours, ces circonstances, aucune décision n’est possible ; et partant, aucune action.

En décembre, ne pouvant m’exprimer sur ce qui s’est passé, que me restait-il ? Je pouvais parler en ouvrant un moment réflexif, apte à recueillir ces expériences. Tout moment réflexif implique une certaine fixation, et j’ai beaucoup réécrit ce premier texte, en janvier, en mars, en avril, prenant pour base mes appréciations d’alors, pour les réévaluer à la lumière de ma compréhension. C’est aussi une respiration que je cherchais, trouver de l’air, et de l’espace pour bouger.

Il me fallait un premier fil à saisir. Or, autour de la question du suicide, un mot avait retenu mon attention : « nihilisme ». Le mot sonne à mon oreille, parce que j’ai dans mon bagage, dans mes formes de pensée, plusieurs années d’étude de la philosophie de Nietzsche. Je me tournais donc vers lui, en décembre, pour opérer un changement de perspective. La question ne serait plus celle du suicide, mais des causes de la confusion qui peuvent amener au suicide, et du type d’ethos que l’on y produira pour tenter, au moins ça, de plier sans casser. À souligner qu’un questionnement autour du nihilisme se fait jour précisément dans une situation telle que celle-ci, où des tensions entre des interprétations discontinues apparaît comme le résultat d’un certain type de rapport au réel.

Nietzsche n’appelait pas nihilisme le fait de « ne croire en rien », mais de croire en des systèmes de sens et de valeurs qui n’existent que par l’intercession humaine, en rejetant cette intercession. Rejet qui prend tantôt les traits d’une réprobation morale, comme dans le christianisme, tantôt ceux d’une occultation existentielle, comme dans le bouddhisme, selon les exemples de Nietzsche. Mais dans toute l’extension du concept, on dira qu’aussi bien le racisme, le nationalisme, le christianisme, le phallocentrisme, le féminisme, l’humanisme, la main invisible, le scientisme, etc. peuvent tous tourner au nihilisme, dans la mesure où est faite l’impasse sur le jeu des intercessions qui sont causes de ces adhésions à telles ou telles idées. Ce n’est pas tant le caractère fantaisiste d’une croyance, que le fait de trouver dans l’oubli de soi-même une opportunité d’assigner du sens sans un second regard. Étant donné que l’acteur s’avère dès lors incapable de s’apprécier dans son acte propre, il en résulte de la confusion, à la manière d’une égide agitée par un deus ex machina.

Cette confusion, que j’appellerai confusion réflexive, se trouve exacerbée par les temps que nous vivons : qu’on y ajoute un post- ou un hyper-, la modernité. Nietzsche qualifiait de nihiliste cette période, dans la mesure où le jeu des intercessions s’est fait jour, mais sans qu’existe encore le sujet capable d’y jouer. Il reconnaissait à cette époque la dynamique structurale d’une « énorme poussée en avant », impliquant la déchéance de nombreuses formes qu’on croyait pourtant éprouvées, et l’apparition hectique de nouvelles, en autant de tentatives pour trouver des modes d’organisation viables. Il n’est pas temps ici de s’étendre sur ce sujet, mais de signifier brièvement comment le capitalisme, pour s’adapter et perdurer, procède par la commercialisation (qui est aussi sécularisation) de toutes choses, et notamment du vivant. Comme actes et comme inscriptions symboliques, c’est d’une part la domination des hommes sur les femmes, d’autre part l’esclavage et la longue histoire de la traite Atlantique. La révolution industrielle puis la société de consommation amèneront à la création d’un prolétariat mondial, et le 20ème siècle voit naître une nouvelle forme de subjectivité, subjectivité nègre comme l’écrit Achille Mbembe, ou schizophrène pour Deleuze et Guattari.

Les sujets capitalistes naviguent parmi des systèmes de sens et de valeurs qui n’ont plus à craindre de se contredire, pour autant que leurs sujets continuent de souscrire au plan du Capital. Je propose ici d’avancer en effet avec cette hypothèse, que c’est le processus d’accumulation qui permet au sujet capitaliste de ne pas se trouver écarteler dans sa discontinuité du sens. L’accumulation ne se fait pas seulement dans les grandes banques et les multinationales, mais, pratiquement, par tout un chacun ; et là, pas seulement via les fonds de pension, assurances, comptes privés, mais, en analogie avec le syndrome de Diogène et dans les névroses propre au développement de l’anthropocène, les manières de se concilier cette pratique sont-elles aussi nombreuses que variées.

De fait, plus le processus de survie du capitalisme s’accentue, plus le rôle de l’opérateur se trouve occulté. Chacun tente de s’adapter, et comme en des sables mouvants, le sujet s’enfonce, sans se rendre compte que c’est son enfoncement qui fait se mouvoir le sable. Lorsque le caractère continu de l’accumulation disparaît (crise), toutes les contradictions qui étaient absorbées dans cet élan ressurgissent avec une violence inouïe ; ce qui, pour un temps, renforce le sentiment que l’accumulation était bonne et nécessaire. Le nihilisme est donc une conséquence, plutôt qu’une cause. Il apparaît dans des conditions sociohistoriques spécifiques, qu’il n’y a aucun sens à vouloir généraliser. Et soit dit en passant, le rapport à Dieu est ici le dernier de nos soucis.

Le nihilisme, ce n’est donc pas « ne croire en rien ». Qui, d’ailleurs, ne croit en rien ? Non, c’est qu’on croit en des choses qu’on ne fait pas cohabiter sur un même plan — — hormis le plan du capital. Il est là, par défaut, éclairé par nos différentes morales, nos intentions diverses. Il n’implique pas de recherches d’équilibres entre croyances et désirs, ou entre normes et valeurs, pas de communication ni de mise à l’épreuve réciproque. La segmentation des milieux sociaux rend les expériences transversales difficiles. La conscience patauge, ou se pâme dans une culture hors-sol qui autorise à se tenir quitte de tout approfondissement, malgré des dysfonctionnements et des catastrophes répétées. Ainsi peut-on voir les sujets capitalistes saturés de certitude à l’égard de certains « faits », tandis que d’autres, qui sont tout autant voire plus objectivement certains, sont assimilés à des mirages.

Le refus de considérer certaines problématiques, le réchauffement climatique, la domination masculine, le racisme, les guerres impérialistes, la dette, les migrations, etc. est en ceci symptomatique de nihilisme, et tient pour l’heure le monde en berne de ses propres futurs.

Mais, « énorme poussée en avant », cela signifie aussi un accroissement jamais vu de l’energeia, de tout ce qui est généré de forces et de possibles à travers chaque action, chaque rencontre.

 

3 – le chaos

C’est dans un tel contexte que l’énumération prend le pas sur le sens : « confusion, nihilisme, chaos ». Cette compilation de mots, qui établit entre eux une relation de quasi synonymie, résulte d’une volonté de conserver en l’état un certain ordre social. Elle est symptomatique d’une respiration affaiblie, de poumons rétrécis. À nous donc de les différencier, et de les tenir dans cette différence.

Une phrase de Nietzsche me vient ici à propos (une vraie phrase de carte postale, mais qu’importe, ou même justement), tirée d’Ainsi parlait Zarathoustra : « il faut avoir du chaos en soi pour enfanter d’une étoile qui danse ». Ici, un premier renversement a lieu, parce que le chaos n’est plus à l’extérieur ; au contraire, il s’agit de « l’avoir en soi », à l’intérieur. Le chaos ne décrit plus un désordre du monde, mais un rapport d’intensité à soi et à l’expérience qu’on peut résumer par une expression : « se mettre en jeu ». En ce for intérieur où nous prenons nos décisions, où nous sommes inclinés par notre milieu et notre temps, où nous nous accrochons à certaines certitudes et à certains conforts, c’est là qu’il faut pouvoir faire advenir du chaos. Se mettre en jeu, c’est donc jouer notre subjectivité, qui est à la fois ce-que-nous-sommes et dans-quel-monde. C’est un mode de vie et de connaissance : le chaos, c’est nous parmi le devenir de toutes choses, nous en train de nager dans le fleuve du devenir, à même le fleuve, dans l’acte du devenir.

Lorsqu’à l’inverse nous regardons ce fleuve de l’extérieur, comme si nous étions sur un rivage, et craignant — quoique nous y sommes tout entier — d’y entrer, nous produisons alors de la confusion. Cette crainte du désordre extérieur n’est bien sûr pas sans motifs, elle trouve ses racines dans les désastres les plus quotidiens, à commencer par la mort, la maladie, l’agression, la mésentente. Des événements qui sont autant d’incitatifs à la fondation de relations causales, lesquelles entreront dans la composition de rites, de coutumes, de sagesses, de lois, de techniques. Mais lorsque nous sommes menacés, quand la peur prend le dessus, nous modifions notre connaissance pour l’orienter vers la préservation, avec pour corrélat une occlusion du réel via une catégorie de « confusion » projetée sur tout élément indésirable, sur tout ce qui mettrait en péril notre situation actuelle stable. Nous créons des espaces confus, en séparant du flux des pans entiers du réel et en les rendant indignes d’être (ou trop sacrés pour être) connus. Nous allons jusqu’à nous mettre nous-mêmes dans ces bulles, produisant de la confusion quant aux conditions de nos propres vies. Et bien que tous les rivages et toutes les bulles ne cessent d’être détruits — par ceux-là même à qui ils nuisent, c’est-à-dire en premier lieu par ceux qui les ont créés —, au lieu d’apprendre à nager nous nous efforçons de les reproduire « à l’identique », par un réflexe issu de notre conditionnement. C’est ce réflexe, en fin de compte, que le chaos vient déloger, lorsque nous sommes prêts à nous comprendre dans cette mobilité.

Une confusion projetée, cependant, ne subsume jamais l’entier de l’expérience. Aussi absolutiste que soit un positionnement politique ou religieux, il n’est jamais absolu, il y a toujours une part de « prostitution avec le monde », pour employer le langage des puristes — prostitution qui n’est au demeurant jamais assumée avec toute l’exigence qu’une probité dont beaucoup se réclament devrait faire preuve. — Reste que, du fait même de ces occlusions, le retour sur soi de la subjectivité ne peut se faire sans introjecter de la confusion. Il en résulte un manque de discernement, du fait de l’inefficience à prendre en considération certaines réalités, à en percevoir les conséquences même à court et moyen terme. Lorsque des systèmes de valeurs différents sont vécus dans une discontinuité qui se défie de toute mise en relief, la confusion entraîne alors une réduction de la capacité décisionnelle, la perte en systémicité mesurant finalement celle de l’autonomie.

Il n’est pas difficile de reconnaître ces dynamiques dans les discours et les argumentations des gens. Mais le nihilisme ne se transmet pas par les idées, il se transmet par des affects. Deux affects en particulier, selon Nietzsche, et tous deux se défiant de toute intériorisation du chaos. Il s’agit premièrement du sentiment de puissance : type de l’individu persuadé de sa propre grandeur, qui n’a pourtant jamais réalisé quelque chose de grand. C’est l’affect dominant de la pornographie phallocentrique, c’est aussi celui de la culture white trash, et de tous les obsédés de la grandeur napoléonienne, pour ne prendre que ces trois exemples. Le second affect nihiliste, c’est la lassitude, la grande fatigue comme l’appelait Nietzsche. L’idée selon laquelle tout a déjà été fait, que l’on ne fait plus que répéter les mêmes choses, et sans trop y croire, ce qui inévitablement contribue à des productions et des actes médiocres, apportant confirmation à cette idée. Ces deux affects, on le voit, relèvent tous deux d’une diminution de l’energeia, des forces et des possibles générés en chaque action. Et qui dit baisse de l’énergie, dit baisse de la capacité de mise sous tension des systèmes. Or ce n’est que dans des situations qui exigent de nous d’y investir toutes nos forces, que nous pouvons faire l’épreuve de nos normes, notions et valeurs, dans leur viabilité systémique.

Dans le cas où une telle mise sous tension paraît trop dangereuse, mais où l’on peut en même temps se permettre de repousser sans cesse la prise de risque — ce qui n’est envisageable qu’en situation de surplus, raison structurelle de l’impératif de croissance du capitalisme néolibéral —, on se tient alors toujours en-deçà du seuil critique, et les chemises blanches sont lavées avec du sang. On promeut en même temps la ploutocratie et la charité chrétienne ; la liberté d’expression sans pour autant condamner les paroles racistes ; on peut être pour la démocratie sans aller voter ; vivre dans « le pays le plus heureux du monde », et hausser les épaules devant le nombre de suicides.

Pour quelqu’un qui arrive en Europe depuis l’Afrique, qui n’a pas encore développé d’oreille pour ces affects, comprendre certains modes de vie européens est donc tout sauf évident. En tant qu’étranger, par ailleurs, il sait d’instinct qu’il doit apprendre, afin de pouvoir manger, dormir, travailler, vivre. L’autochtone n’a pas cette pression. Par contre, son rapport aux ressources locales est un rapport de finitude, et d’autant plus qu’il a appris à s’attendre à un budget déficitaire, et à des coupes, et à des dettes, et d’emblée il projette ce manque. Manque réel ou manque imaginaire ? Là encore, la crainte n’est pas sans motifs, vu le pouvoir qui a été laissé aux multinationales, aux banques et aux assurances, et la cour nuptiale que les Etats se paient de leur faire, afin qu’elles fassent d’eux leurs hôtes de choix. La « crise migratoire » européenne est en ceci d’abord une crise des peuples européens ; d’une subjectivité qui se perpétue dans l’orbe du capitalisme ; et d’individus enfin, qui dominés par la fatigue ou le sentiment de puissance, font ce qu’ils ont à faire, sous la bannière gonflée de la bureaucratie.

A l’usine Heineken aussi nous étions trop nombreux. Sous peine de rendre le lieu invivable, nous avons introduit cette règle : « no new people in the house ». Hormis dans la cuisine, il y avait des lits partout. Les habitants se sont serrés, ont cédés de leur confort, pour permettre à d’autres d’avoir un espace. Et dès que quelqu’un partait, un autre prenait sa place, mais malgré ces efforts certains ont dû poursuivre leur route, dehors. D’où notre colère, face à des gouvernements européens qui disposent des ressources nécessaires, mais refoulent des gens sur le motif d’un manque imaginaire. Ces mêmes gens dont les pays continuent d’être pillés par des entreprises européennes, dont les pays sont en guerre pour des raisons européennes, où l’on s’entre-tue avec des armes européennes.

D’où notre révolte, concrète, face aux autorités locales, qui disposent elles aussi des ressources suffisantes, mais ne les engagent pas, et se renvoient la balle dans une partie sans joueur.

 

Post-scriptum

Le contrat qui nous a permis de vivre dans l’usine Heineken pendant six mois a pris fin le 31 mars 2016. Malgré une clause permettant sa reconduite mois par mois, les propriétaires ont procédé à une évaluation unilatérale, décidant la fermeture de l’usine et notre expulsion. En six mois, pas un seul membre de l’entreprise des transports publics, ni un seul membre des autorités locales, n’est venu nous voir sur place. Personne n’a voulu prendre le risque de savoir qui étaient ces gens.

Dans le courant du mois de mars, nous avons mené des actions collectives auprès de l’exécutif et du législatif du Canton de Vaud, multiplié les articles dans les journaux, sollicité des personnalités et le soutien du public. Pendant ce temps-là, le propriétaire accentuait sur nous ses pressions financières (les factures de gaz, d’eau et d’électricité se sont montées à plus de CHF 30’000 pour nos trois derniers mois d’occupation, entièrement à notre charge) et juridiques, faisant planer la menace de poursuites dans le cas où, contrairement à ce que stipulait notre contrat, nous n’aurions pas vidé les lieux de leurs occupants et de tout mobilier au 1er avril.

En réunion extraordinaire le 30 mars — il y eut des réunions extraordinaires pratiquement tous les jours cette semaine-là — les membres suisses du collectif ont pris sur eux d’annoncer à tout le monde que le meilleur choix, en dépit de nos efforts, était de quitter l’usine. Non seulement rester signifiait désormais s’exposer à la police, mais cela aurait été aussi nous couper de possibilités futures. Il fallait penser sur le plus long terme, à la prochaine maison, au prochain contrat.

Nous étions entre 80 et 100 ce soir-là, vers 17h, réunis au rez-inférieur de l’usine Heineken. Les gars ont arrêtés de cuisiner, d’autres sont descendus des chambres. Nous nous sommes rassemblés, nous avons parlé. Une fois la conclusion connue de tous, un Gambien et deux Nigérians ont pris la parole tour à tour. Ils ont tenu à remercier les membres suisses du collectif, pour ce que nous avions fait. Ils ont dit ne pas vouloir surtout nous causer d’ennuis, dans cette société dont ils connaissent eux l’indifférence et le mépris. L’un d’eux a dit, en témoignage de gratitude, que nous étions pour luides héros. Cela me prend aux tripes et au cœur, quand je m’entends lui répondre qu’ils sont tous des héros à nos yeux, quand ce sont eux qui demain retournent à la rue.

Nous avons mis fin à la réunion, beaucoup se sont serrés dans les bras. Une conscience très vive a émergé, de tout ce que nous avions vécu et partagé pendant ces six mois, de tout ce que nous avions appris. Je regardais les gens autour de moi, et oui, ils avaient changé, et c’était beau.

 

* An earlier version of this essay was printed in HYSTERIA #7 CONFUSION

 

Artwork © Emma Harvey

Malise RosbechComment